Si tu as raté le début de l’aventure, c’est juste ici :

15/11/22

Il y avait une souris dans la chambre. Elle a passé sa nuit à courir sur le sol, dans les murs. À gratter. Couiner.Bref. Sympathique nuit.

Petite rando aujourd’hui, on monte de 500m de Yak Kharka jusqu’à Thorung Phedi, le dernier stop avant de passer le fameux col. On va faire un peu moins de 9km. Cela fera une journée d’à peine 2h30 de marche. Une vraie promenade de santé !

Niveau altitude, ça commence à monter : on va dormir à 4500m cette nuit. Sur le chemin, on croise beaucoup de moins. Sachant qu’il y a moins de lodge là haut, j’espère qu’on aura une chambre. En plus, j’ai entendu que des gens avaient fait des réservations… On essaie de partir pas trop tard du coup. Même si on ne fait pas une grande distance, j’ai du mal aujourd’hui. Ma tête bourdonne de plus en plus en montant. Je ne sais pas si c’est l’effort de monter ou le mal des montagnes. Ou peut-être un mélange des deux.

Je me sens de plus en plus anxieuse à l’idée de passer le col. J’ai peur de ne pas y arriver. Dans les lodges, sur le chemin, les gens ne parlent plus que de ça. Ça ne fait que me stresser encore plus. J’ai hâte que ça soit fini. Enfin, que ce moment en particulier soit passé. Le froid me fatigue mentalement aussi. Tant que tu marches, ça va. Par contre, dès que tu t’arrêtes, c’est horrible. Il fait si froid tout le temps. Je me demande souvent pourquoi j’ai eu envie de venir ici. Et puis je regarde les montagnes. Je me rappelle que je suis dans l’Himalaya à côtoyer les plus hauts sommets du monde. Et surtout, que je ne ferais pas ça dix fois dans ma vie. Et tout de suite, je comprends pourquoi je suis là.

À Thorung Phedi, on a trouvé une chambre où dormir. On est arrivé tôt, un peu avant midi. J’ai passé la majeure partie de l’après-midi sous une couette à lire puis à somnoler. Le froid et l’altitude m’épuisent. Je ne suis pas la seule. Quand on est allé manger dans la salle commune, les gens avaient tous des têtes de déprimées emmitouflés dans leurs grosses doudounes, à essayer de se réchauffer un bout de pied près du feu. La plupart des gens se la racontent. Enfin, tous les gens qui parlent fort en faisant du bruit en tout cas. Je ne connaissais pas trop ce genre de comportement dans le milieu de la rando, mais là, je ne sais pas… Je trouve que les gens ont tous le besoin de faire genre « je suis plus un aventurier que toi ». À énumérer tous les hauts sommets qu’ils ont fait pour globalement te dire « je suis allé plus haut ». Parce que c’est de ça qu’il s’agit, j’ai l’impression : aller au-delà des limites en franchissant le palier d’altitude le plus imposant possible. Tu n’as pas fait des 6000 toi ? Mais bon, ça ne représente pas la majorité silencieuse qui doit être bien plus bienveillante.

Ou pas. Ce matin, on a dépassé un groupe de Français un peu âgé. Comportement typiquement français : ils râlaient pour toutes les raisons possibles. Même sur nous sans savoir que nous comprenions leurs moindres mots. On serait inconscient de ne pas avoir pris de guide et de porteurs…

Bref, j’ai froid, je suis fatiguée et ça me rend aigrie moi aussi ! En plus, on a pris un cinnamon tea. Je me suis dit qu’un truc chaud à la cannelle ça serait bon. Sauf qu’en fait, c’était dégueulasse. Juste de la cannelle mélangée à de l’eau chaude… Je vous le déconseille. En tout cas, demain on passe le col. Demain, on monte à 5400m. Petit déjeuner prévu à 3h30 et après, on montera à la frontale.Honnêtement, j’ai peur.

16/11/22

Ça y est, c’est le grand jour.

Mon réveil sonne à 3h. Même si je me suis couchée à 18h et qu’en termes de durée, ça me fait une nuit tout à fait correcte, je n’ai pas du tout envie de me lever. Il fait froid. Nuit. Mais vraiment très froid quand même.

J’ai dormi avec mes chaussettes de ski de contention en laine de mérinos. Mes sous-vêtements thermiques en mérinos. Depuis cinq jours, je n’enlève aucune couche, mais j’en rajoute. Pantalon de marche par-dessus le thermique et les chaussettes qui me montent jusqu’au genou. Pull par-dessus le thermique. Un tour de cou sur la tête et les oreilles, un autre autour du cou. Doudoune. Veste coupe-vent. Les gants, très importants. Ça y est. J’ai toutes mes épaisseurs et presque aucun vêtement dans mon sac. Tout est sur moi.

Je range mon sac de couchage et mon drap de sac. Mes affaires sont prêtes.

Dans la grande salle, on attend le petit déjeuner qu’on a commandé la veille. Il n’y a qu’un couple arrivé avant nous et pourtant, tous les gens qui arrivent après nous se font servir avant. Leurs guides vont directement en cuisine réclamer leurs commandes et les leur amener.

Je me sens fébrile. Je n’ai pas faim. J’ai juste envie de m’y mettre, marcher, et que ce moment soit passé. Que j’ai réussi. Que ça soit fini. Je devrais juste kiffer mais je me mets une pression monstre.

Du porridge et un pain tibétain arrivent presque quarante minutes après l’heure où on l’avait commandé. On aurait pu dormir plus longtemps au final..

Je place ma frontale sur mon front, mon sac sur mon dos, et on s’engage dans la nuit, sous les étoiles, à l’assaut de la montagne. Au loin, on voit des points lumineux gravirent la montagne. On rattrape vite un groupe de Français. Sûrement ceux qui ont dit quand on les a doublés hier « y en à qui sont fou de venir sans guides ». On les double encore aujourd’hui. J’ai beau ne pas marcher très vite, eux c’est encore pire.

La montée me semble interminable. On y va un pas après l’autre. On n’est pas pressé. Le but, c’est d’arriver en haut et d’arriver à redescendre.

Je ne sens pas de mal de tête augmenter, mais j’ai pris un doliprane avant de partir. Normalement, il ne faudrait pas. Cela pourrait m’empêcher de sentir le mal des montagnes s’intensifier.  Mais je veux le passer ce foutu col et si possible, ne pas être au bout de ma vie.

Le froid, je le sens augmenter par contre. Dès que je m’arrête, il me terrifie. Les trous au bout de mes gants se sont rouverts et ma peau au contact avec l’air est glacée.

Parfois, des Népalais nous doublent à dos de cheval. Vu la tête du sentier… Faut être fou pour gravir ça à dos de cheval. Ils attendent certains groupes dans des lacets, au cas où certains n’y arriveraient pas seuls. On croise aussi des sherpas qui gravissent le col en poussant des vélos. La force qu’ils ont… C’est à se demander si certains sont humains.

À partir d’une certaine altitude, la neige devient omniprésente. Le jour se lève. La ligne des hautes montagnes se dessine autour de nous.

C’est magnifique.

Incroyable.

Mais j’ai froid.

Si froid.

Je me sens fatiguée.

Épuisée.

Mon pas est lent. Mais régulier. Je ne m’arrête pas. S’arrêter, ça  veut dire avoir encore plus froid.

Les 900m de dénivelé ne semblent jamais vouloir prendre fin. Le col est toujours caché plus loin, après cette ligne au loin. Après cette dernière ligne. Ou encore celle-là.

Je suis fatiguée. J’en ai marre. Je le dis haut et fort. Je le chante d’une voix lasse et folle. Je le répète en boucle comme une chanson motivante qui marque mon pas. J’en ai marre. J’en ai marre.

Finalement, au moment où je ne m’y attendais plus, je vois le tas de fanions. Devant moi, des gens se prennent en photo avec le sourire. Je sens mes larmes monter. Je ravale un sanglot. J’ai envie de m’effondrer et de pleurer. Je ne sais même pas pourquoi. La fierté d’être arrivée jusque là ? La peur d’échouer qui disparaît ? Mes yeux sont humides. Mes mains glacées. Je ne sens plus mes deux petits doigts.

Je pose mon sac le temps de prendre quelques photos. D’immortaliser ce moment. Puis je reprends mon sac et commence la redescente. J’ai froid. Si froid. Je dois descendre, je le sens. L’altitude pèse sur ma tête comme un poids.

J’ai besoin de redescendre.

Avec la redescente, c’est comme si mon esprit redevenait clair. Comme si je récupérais mes capacités cognitives.

La descente au soleil est bien plus facile que la montée. Mon coeur s’est allégé d’un poids : je l’ai fait. C’est fini. Je peux admirer la vallée du Mustang qui s’étend devant moi. Glisser sereinement dans les derniers névés.

1700m de dénivelé négatif plus loin, on arrive à Muktinath. On s’arrête manger dans un lodge où la bouffe n’est vraiment pas ouf. On ne sait pas trop quoi faire… On hésite. Marcher jusqu’à Jomson ? Puis prendre un bus pour Pokhara ? Prendre un 4×4 d’ici jusqu’à jomson ?

Je n’ai pas lu ou vu énormément de témoignages sur cette partie du trek. Je ne sais pas si ça vaut le coup de le faire à pied. Et un élément qui pèse lourd dans la balance : j’en ai marre d’avoir froid le soir depuis dix jours…
On décide d’aller voir à la gare de Muktinath ce qu’il y a niveau bus et 4×4 et d’aviser là-bas.
Clairement, on s’y fait un peu entuber. Les conducteurs de 4×4 népalais sont des gros bâtards, on l’avait déjà remarqué. Ils ne sont pas particulièrement agréables, sont juste intéressé par le fric et leur conduite est dangereuse au possible. Mais on accepte quand même de prendre un 4×4 pour Jomson pour 3000 NPR. On se dit qu’on y dormira et qu’on prendra un bus pour Pokhara demain matin.
La route entre Muktinath et Jomson n’est pas si dégueu. La vue n’est pas incroyable. A posteriori, je me dis qu’à pied ça n’aurait pas été très intéressant. Très poussiéreux de partout. De la piste longue et une vue un peu égale.
L’odeur d’essence dans la voiture est entêtante. Ça me brûle le nez tellement elle est forte.
On arrive à Jomson en moins d’une heure. Le 4×4 nous dépose devant le comptoir pour acheter les billets de bus pour Pokhara.
Et justement, un bus qui y va est garé juste devant. Le bus part à 14h, soit dans 30 minutes. On se dit que tant qu’à faire, autant faire la route aujourd’hui, comme ça on gagne une journée de transport. De toute façon, à part aller comater dans une chambre dans un lodge on n’aurait pas fait grand-chose du reste de la journée.
Le bus pour Pokhara nous coûte 1700 NPR chacun.
Le bus est assez grand et spacieux. Vu la gueule de la bête, on se dit naïvement que la route doit être pas trop mal.
Quelle erreur…

Je pense n’avoir jamais rien fait d’aussi dangereux de toute ma vie que prendre ce bus.

La route, en plus d’être défoncée et d’être une des pires pistes de 4×4 possible, se trouve être sur des corniches étroites, bancales mais surtout, avec plusieurs centaines de mètres de vide en dessous.
Au début, les premiers passages m’amusent, mais au bout de dix minutes, quand je vois que la route est TOUJOURS comme ça, je ne rigole plus et je serre les fesses. La chaussée manque par endroit.
De loin, on voit la route et on se demande comment une voiture peut passer… Alors notre immense bus ?

À tout moment, on peut finir au fond du précipice. Les locaux derrière nous prient. Chacun serre le siège qui lui fait face.

On ne sent plus maître de notre destin et on se raccroche juste au moment présent. Est-ce que je vais survivre à ça ?
Il nous faudra 8h pour rejoindre Pokhara. Dont 6h d’enfer à se demander si l’on n’allait pas y rester.

Vers la fin, la piste a laissé la place à quelques morceaux de route goudronnée et bien bien appréciée.

On rejoint l’hôtel Aarjan à Pokhara à pied et après plus de 20h debout, on va se coucher le ventre presque vide. Tout était fermé et on a juste réussi à choper deux paquets de chips dans une mini épicerie…
Ça y est, on a quitté les montagnes. On a survécu. Je n’ai jamais été aussi heureuse de retrouver la civilisation.
À bientôt pour la suite des aventures au Népal 😉

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